Depuis plusieurs décennies les négociations climatiques internationales et les procédures judiciaires en matière de responsabilité climatique butent sur une lacune fondamentale : l’absence d’un cadre quantitatif permettant de relier des émissions spécifiques à des dommages économiques localisés et monétisés. Si des avancées significatives ont été réalisées dans l’attribution du forçage anthropique à des émetteurs nationaux ou corporatifs, la traduction de ces émissions en préjudices économiques quantifiés est restée, jusqu’à présent, largement absente de la littérature scientifique.

C’est précisément cette lacune que vient combler Burke et al. (2026)i. Dans un article publié dans la revue Nature le 25 mars dernier, les auteurs proposent un cadre intégré pour le calcul des Pertes et Dommages (P&D), aligné sur la méthodologie du coût social du carbone (SC-CO₂), et appliquent ce cadre à des émetteurs individuels, corporatifs et nationaux.

Méthode pour comprendre l’impact économique du CO₂

La méthode utilisée par les chercheurs traite chaque tonne de CO₂ émise comme un actif financier qui génère un flux négatif de valeur — un peu comme site d’enfouissement dont les nuisances s’étendent sur des décennies si elles ne sont pas traitées, et ont des impacts sur l’ensemble de la communauté même si la grande majorité des individus n’y a rien jeté.

Cette méthode comporte quatre étapes :

  1. On part des inventaires d’émissions de chaque pays, entreprise ou individu (Global Carbon Budget 2022 et Carbon Disclosure Project).
  2. Un modèle climatique (FaIR v.2) calcule l’augmentation de température globale que ces émissions provoquent.
  3. Des modèles régionaux traduisent ce réchauffement global en variation de température locale, pays par pays.
  4. Enfin, une relation statistique robuste, construite sur 60 ans de données historiques, relie ces hausses de températures aux pertes de croissance du PIB par habitant de chaque pays.

Ce dernier point est important : les chercheurs montrent que la chaleur ne nuit pas seulement aux cultures agricoles ou à la santé. Elle freine durablement la croissance du PIB, notamment dans les pays du Sud-Sud — et cet effet se maintient pendant des années.

 

Application du cadre d’analyse

Les auteurs déclinent leur analyse à différentes échelles. Ainsi, un vol d’avion A\R long courrier annuel de 8 000 kms pendant dix ans générerait environ 25 000 $ de dommages futurs actualisés d’ici 2100, contre seulement 165 $ de dommages historiques — un ratio de l’ordre de 150 pour 1. Ou, à l’échelle des entreprises, les émissions de Saudi Aramco entre 1988 et 2015 ont engendré environ 3 000 milliards de dollars de dommages cumulatifs mondiaux jusqu’en 2020, alors que les dommages futurs anticipés sont plus de vingt fois supérieurs (64 000 milliards de dollars d’ici 2100).

Attribution bilatérale entre pays

Les émissions américaines depuis 1990 constituent la première source mondiale de dommages cumulés (10 200 milliards de dollars jusqu’en 2020 à 2 % d’actualisation), suivies de la Chine (8 700 milliards) et de l’Union européenne (6 420 milliards). Les auteurs calculent également les flux bilatéraux de dommages pays par pays : les émissions américaines ont, par exemple, infligé environ 500 milliards de dollars de dommages à l’Inde et 330 milliards au Brésil.

On observe donc que si les dommages relatifs (en proportion du PIB) sont les plus élevés dans les pays à faibles revenus, les dommages absolus sont les plus importants dans les grandes économies mondiales — ce qui souligne la nécessité de superposer un cadre éthique et normatif à ces estimations purement quantitatives.

La capture de carbone comme alternative partielle

Par ailleurs les auteurs examinent le rôle potentiel des technologies de captage et stockage du CO₂ (CDR) comme mécanisme compensatoire. Leur analyse montre que l’efficacité de la CDR décroît rapidement avec le délai entre les émissions de GES et leur capture : un retrait immédiat élimine les dommages futurs, mais un délai de 25 ans ne permet de réduire les dommages anticipés que d’environ 50 % jusqu’en 2100.

La CDR ne peut constituer à elle seule un mécanisme de réparation cohérent : même en cas de retrait réussi, les dommages causés entre la date d’émission et celle de la capture demeurent irréductibles.

Limites et sources d’incertitude

Les auteurs identifient trois types d’incertitude :

  1. L’incertitude d’échantillonnage couverte par les intervalles de
    confiance à 95 %,
  2. L’incertitude de spécification du modèle (choix de la fonction de dommage, hypothèses d’adaptation),
  3. L’incertitude politique (taux d’actualisation, horizon temporel, périmètre d’attribution des émissions).

Ils soulignent que le troisième type relève nécessairement de considérations juridiques, éthiques et pratiques qui dépassent la portée de leur cadre analytique.

Image représentant un bouton pour diminuer les émissions corporatives, lié à la loi C-59

Périmètre des dommages

L’étude se concentre sur les impacts macroéconomiques capturés par le PIB. De nombreuses dimensions des dommages climatiques échappent donc à cette mesure : santé, biodiversité, patrimoine culturel, élévation du niveau marin, cyclones tropicaux, etc. Les estimations présentées sous-estiment donc systématiquement le préjudice total, ce qui renforce a fortiori leurs conclusions.

Ce qu'il faut retenir

L’article de Burke et al. (2026) représente une contribution importante à l’économie du changement climatique et au droit climatique international. En fournissant un cadre rigoureux et empiriquement fondé pour monitorer les pertes et dommages à des émetteurs spécifiques, il ouvre la voie à des négociations multilatérales plus ancrées dans les faits et à des contentieux mieux étayés sur le plan probatoire.

Deux conclusions s’en dégagent: d’une part, la dette carbone actuelle compte peu en égard à la dette carbone future d’ici 2100 et les engagements de compensation pour dommages historiques ne constituent qu’une fraction infime du passif total associé aux émissions passées. D’autre part, la valeur du coût social du carbone apparaît considérablement plus élevée que les estimations institutionnelles actuelles, ce qui plaide pour un renforcement significatif des politiques de tarification carbone.

Ces estimations ne préjugent pas de ce qui est légalement dû entre entités — c’est une question morale et juridique. Elles fournissent en revanche la base factuelle indispensable à tout débat informé sur la responsabilité climatique.

i Burke, M., Zahid, M., Diffenbaugh, N.S. et al. Quantifying climate loss and damage consistent with a social cost of carbon. Nature 651, 959–966 (2026). https://doi.org/10.1038/s41586-026-10272-6 

Auteur et rédacteur de l’article

Jean-François Léonard
Vice-Président, Affaires Publiques et Gouvernementales