Quelques constats
1. L’accumulation des GES
Depuis le milieu du 19e siècle, environ 3 000 milliards de tonnes de GES[1] se sont accumulées dans l’atmosphère. Près des deux-tiers (2/3) proviennent des émissions de CO₂, 18 % à 20% des émissions de méthane et le reste du protoxyde d’azote (5 %) et des gaz fluorés (3 %). À cela, il faut ajouter l’émission d’une quarantaine de milliards de tonnes de CO₂ par année,
Environ la moitié de ces émissions a été absorbée par les océans et les écosystèmes terrestres (21 % par les sols et forêts, 29 % par les océans). Le reste s’est accumulé dans l’atmosphère.
2. Les puits naturels de captage s’affaiblissent
Les puits terrestres (forêts, permafrost, milieux humides, etc.) sont aujourd’hui 25 % moins efficaces qu’ils ne le seraient sans changement climatique, et les puits océaniques 7 % moins efficaces. La hausse des températures réduit la solubilité du CO₂ dans les eaux chaudes, et les sécheresses récurrentes affaiblissent la photosynthèse.
Le défi est donc colossal : on accumule chaque année ~16 Gt de CO₂ net dans l’atmosphère (après absorption par les océans et forêts), alors que les technologies actuelles de captage n’en retirent qu’environ 1 million de tonnes — soit 16 000 fois moins que ce qu’on ajoute.
3. Les puits naturels de captage s’affaiblissent
Les méthodes de réduction ou d’élimination du CO₂ atmosphérique peuvent être regroupées en trois grandes familles : l’une fondée sur les réductions à la source des émissions, l’autre fondée sur la nature et les procédés naturels améliorés, et une dernière approche composée des technologies industrielles de captage et de stockage des GES qui font l’objet d’un débat politique et économique intense depuis quelques années.
3.1 Les méthodes fondées sur la nature
Restauration des écosystèmes
Les tourbières, mangroves, et autres prairies marines sont des puits de carbone naturels très efficaces…mais aussi très menacés.
Reboisement et reforestation
La plantation d’arbres pour capter le CO₂ par photosynthèse est la méthode la plus simple. Elle est toutefois limitée par la disponibilité des terres et la durabilité du stockage notamment impacté par les mégafeux de forêt.
Le Biochar
Transformer la biomasse en biochar permet de stabiliser une partie du carbone qu’elle contient, ce qui évite son rejet dans l’atmosphère. La valorisation du gaz issu de la pyrolyse permet au biochar de diminuer les recours aux énergies fossiles. Toutefois, son potentiel est limité par la disponibilité en matières premières.
3.2 Les procédés naturels améliorés
- BECCS — Bioénergie avec Captage et Stockage du Carbone
La BECCS est reconnue comme une technologie à émissions négatives, car le CO₂ absorbé par les arbres pendant leur croissance compense le CO₂ émis par la production d’énergie. En 2022, au moins cinq installations dans le monde utilisaient ces technologies et capturaient environ 1,5 million de tonnes de CO₂ par an. (Sirenergies, IFP Energies nouvelles)
- Alcalinisation des océans
L’alcalinisation des océans consiste à ajouter des minéraux basiques (par exemple de l’olivine, de la chaux ou des carbonates) afin d’augmenter directement l’alcalinité de l’eau de mer et accroître ainsi sa capacité à absorber et stocker durablement du CO₂ atmosphérique. (Ifremer)
- Capture directe dans l’océan (électrochimique)
Cette technique repose sur des procédés électrochimiques qui séparent l’eau de mer en une fraction basique, réinjectée en mer, et une fraction acide, dont le CO₂ concentré peut être récupéré puis séquestré ou valorisé. Des expériences en laboratoire ont été menées depuis juillet 2025 à l’Ifremer pour évaluer l’impact environnemental de cette méthode. (Ifremer)
- Altération accélérée des roches
Épandre des minéraux silicatés broyés (basalte) sur les sols agricoles pour capter le CO₂ lors de leur dissolution chimique.
3.3. Les technologies industrielles
DAC - Captage Direct de l'Air
Plutôt que de capter le CO₂ dans les fumées d’usine, le DAC le capte directement dans l’atmosphère où il est beaucoup plus dilué, ce qui entraîne un surcoût important. Il existe actuellement une quinzaine d’installations en fonctionnement dans le monde, capturant plus de 9 000 tonnes de CO₂ par an. La société suisse Climeworks est l’un des leaders de cette technologie. (IFP Energies nouvelles)
CCUS - Captage, Utilisation et Stockage du carbone
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) considère que ces technologies pourraient réduire d’environ 10 % les émissions mondiales de GES à horizon 2050. Elles permettent de capter le CO₂ à la source (usines, cimenteries) et de l’injecter dans des formations géologiques souterraines. (Direction générale des Entreprises)
PROBLÈME MAJEUR : UNE ACCUMULATION CONSTANTE ET SANS LIMITE !
En tout, ce sont près de 37 milliards de tonnes de CO2 (gigatonnes) qui ont été émises dans le monde en 2024. Cette année-là, les technologies de captage ont franchi pour la première fois le seuil du million de tonnes de CO₂ retirées de l’atmosphère !
Dans ce contexte, pour atteindre les cibles de l’Accord de Paris (1,5 ºC), il faudrait la mise en service de plusieurs dizaines de lieux de stockage par année jusqu’en 2050. Or les lieux propices à un entreposage ne sont pas illimités : il faut entre autres un sous-sol géologiquement stable pour éviter les fuites.
Et le dernier rapport d’Environnement Canada (RCCC 2026), publié il y a quelques semaines (3 septembre 2026) indique que le Canada a déjà dépassé ce plafond de 1,5°C et que les températures moyennes devraient augmenter jusqu’à 5 °C d’ici 2100.
LA POSITION CANADIENNE : FEU VERT AU CAPTAGE/STOCKAGE DES GES
Face à cette situation, le Canada de Mark Carney a pris parti pour une approche dite de « stockage et captage du carbone » au détriment d’une position dite de « réduction des émissions de GES ». Ces deux positions ne sont pas complémentaires compte tenu de l’urgence climatique actuelle.
En mai dernier, le Bureau du PM Carney a signé une entente avec l’Alberta pour réaliser un projet d’oléoducs acheminant chaque jour du bitume albertain vers les marchés asiatiques. Et cette approche précise que seul le captage/stockage des GES sera supporté par le gouvernement fédéral via Pathways (aujourd’hui rebaptisé Oil Sands Alliance), un syndicat qui regroupe 5 producteurs de sables bitumineux et qui représente environ 95 % de la production canadienne de sables bitumineux, soit:
- Canadian Natural Resources (CNRL)
- Cenovus Energy
- Imperial Oil
- Suncor Energy
- ConocoPhillips Canada
C’est le plus vaste projet de captage et de stockage de carbone dans le monde avec un objectif d’environ six millions de tonnes de CO₂ par an d’ici le milieu des années 2030.
En réalité, le coût réel sera essentiellement absorbé par des fonds publics et les prévisions anticipées ne seront jamais atteintes. Les blogues et articles de Johanne Whitmore, chercheuse principale à la Chaire de gestion de l’énergie – HEC Montréal, à ce sujet sont tout à fait clairs et mettent en exergue les trois limites majeures à cette approche: 1) Une rentabilité quasi nulle : les revenus reposent presque exclusivement sur les crédits de carbone et les subventions. Sans soutien public, le modèle s’effondre. 2) Aucune preuve d’échelle : la technologie n’a pas démontré sa capacité à fonctionner de manière fiable à grande échelle. 3) Défi physique incontournable : capter du CO₂ présent à seulement 0,04 % dans l’air exige une quantité d’énergie considérable. La leçon est simple : en technologies propres, une bonne idée ne suffit pas. Il faut un modèle d’affaires robuste.
C’est donc le lot de l’ensemble des technologies développées jusqu’à maintenant à travers le monde pour capter des GES: les résultats à court et moyen terme ne permettront pas de nettoyer l’accumulation astronomique actuelle des GES dans l’atmosphère.
FAVORISER L’APPROCHE DE RÉDUCTION DES GES !
A contrario de la position canadienne – et de celle de nombreux autres pays et industries – cette approche préconise l’arrêt total de l’utilisation des énergies fossiles et la priorité absolue aux politiques de réduction systématiques des GES, argumentant que chaque dixième de degré supplémentaire de GES émis accroît la difficulté de préserver les conditions de vie sur terre.
Si le réchauffement dépasse certains seuils, les systèmes terrestres eux-mêmes pourraient amplifier le réchauffement climatique avec la fonte du pergélisol, l’assèchement des forêts et les méga-feux qui en découlent, ou la vitesse de réduction de la banquise arctique. Alors la situation deviendrait réellement ingérable.
L’élimination à vitesse « Grand V » de la situation environnementale du menu politique mondial est directement proportionnelle à la violence des incidents climatiques ces dernières années. Les guerres régionales et extrarégionales qui préparent résolument le terrain à un conflit mondial, la déraison des décisions politiques et économiques du gouvernement Américain, la radicalité et la domination des régimes illibéraux et autoritaires prennent toute la place des préoccupations populaires et sont évidemment amplifiées par les caisses de résonance des réseaux sociaux. On est passé du paradigme du bien-être des populations à celui de l’impuissance des peuples, soutenue par une éco-anxiété latente qui est absente du radar des priorités stratégiques des États.
Bref, l’avenir apparaît bien sombre et on transite d’une servitude volontaire à un aveuglement volontaire pour vivre au jour le jour sans trop capoter.
Comme les faits sont têtus, tous les scientifiques savent très bien que l’intensité des événements climatiques n’en sont qu’à leurs débuts. « Oh My God ! » et « Inimaginable » vont continuer à dominer le palmarès des réactions spontanées face à ceux-ci.
Dans ce contexte, mettre la priorité et l’argent sur le captage/stockage du carbone apparaît comme une chimère, comme une façon de prendre un chemin de traverse ou comme une approche sournoise pour permettre aux pétrolières non seulement de poursuivre le développement de leur industrie mais aussi de se refaire une virginité carbone pour régler le problème stratégique de la résolution des changements climatiques.
C’est pourquoi la priorité des priorités devrait être d’empêcher toute augmentation des émissions de GES, ne fut-ce que d’un dixième de degré. Si on parlait de « penser globalement et d’agir localement » à la fin des années ’70, maintenant il faut penser à « réduire localement pour réduire globalement ». Car on se retrouve coincé dans un mauvais scénario tel qu’illustré par le film « Don’t Look Up » ou la série « Run for Your Life ! » où Ben Gazzara semble à bout d’imagination pour sauver l’humanité.
Pourtant, il existe des solutions. Il y en a trois à mon avis :
1
Rééquilibrer le binôme économie et environnement. Autrement dit que l’environnement devienne le partenaire privilégié de l’économie de marché.
2
Privilégier le marché du carbone comme moteur économique de la transition énergétique.
3
Générer des politiques publiques adaptées aux cultures comportementales anthropologiques et ethnographiques des régions et sous-régions du monde.
À moins de ne pas être au courant de ce qui se passe sur la planète – notamment avec la guerre entre Israël, les États-Unis vs l’Iran – on ne peut contester l’impossibilité géopolitique, économique et sociale d’arrêter d’ici décembre 2026 l’utilisation des énergies fossiles à travers le monde. Décembre 2027 alors, ou décembre 2028 ? Poser la question d’une telle façon conduit à un cul-de-sac car tous les secteurs industriels fonctionnent, globalement, aux énergies fossiles. C’est-à-dire au pétrole, au charbon et au gaz. Et l’ensemble des énergies alternatives – hydroélectricité, éolien, hydrogène, nucléaire, biochar, MES, etc. – ne sont pas en mesure de remplacer ipso facto le bouquet énergétique fossile auquel le monde biberonne. Concrètement, si on identifie les principaux générateurs d’énergie fossile, on se rend compte que ceux-ci sont structurellement essentiels au fonctionnement de leurs économies.
Voici la liste des 10 premiers pays producteurs que génère l’IA Anthropic, les trois premiers totalisant 63% de la production mondiale:
- Chine — 4 812,6 Mt au total, dont 4 402,5 Mt de charbon. Son leadership écrasant s’explique presque entièrement par le charbon, qui représente plus de la moitié de la production mondiale.
- États-Unis — 2 277,2 Mt, avec une production bien plus équilibrée : 948,8 Mt de pétrole, 854,6 Mt de gaz naturel et 473,8 Mt de charbon. Le pays est le premier producteur mondial de pétrole (≈20,5 % du total) et de gaz naturel (≈25 %).
- Russie — 1 459,0 Mt, avec des volumes importants dans les trois catégories (523,0 Mt de pétrole, 509,4 Mt de gaz, 426,6 Mt de charbon).
- Inde — 1 142,8 Mt, dominée à plus de 95 % par le charbon (1 085,1 Mt).
- Indonésie — 921,4 Mt, également tirée par le charbon (836,1 Mt), largement destiné à l’exportation.
- Australie — 614,6 Mt, avec 467,7 Mt de charbon et une contribution notable de gaz naturel (128,7 Mt).
- Arabie saoudite — 594,2 Mt, uniquement issue du pétrole (512,5 Mt) et du gaz (81,6 Mt) ; pas de production de charbon.
- Canada — 489,9 Mt, répartie entre pétrole (286,9 Mt), gaz (156,1 Mt) et un peu de charbon (46,9 Mt).
- Iran — 457,1 Mt, presque entièrement pétrole et gaz (234,5 Mt et 220,5 Mt).
- Afrique du Sud — 234,0 Mt, entièrement du charbon.
On peut être surpris que l’Arabie saoudite se retrouve seulement au 7e rang ou que les Émirats arabes unis n’y figurent pas car l’imagerie populaire voudrait qu’elles se retrouvent dans les premiers rangs. Mais cette imagerie repose uniquement sur la richesse/habitant. Par ailleurs, si on ne tenait compte que des réserves de pétrole, on verrait le Venezuela apparaître au tout premier rang.
Et si on combine la production et les réserves d’énergies fossiles, le tableau supra est pratiquement identique, à l’exception de l’Afrique du Sud qui est remplacée par le Venezuela en 10e position.
L’approche dite du « captage et stockage du carbone » exige des investissements colossaux qui se feront au détriment de l’approche dite de « réduction des GES » et qui non seulement n’auront aucun impact significatif à court/moyen terme pour réduire significativement les quantités astronomiques de GES déjà accumulées, mais n’empêcheront pas l’émission annuelle des GES qui est actuellement intolérable.
Les trois solutions proposées ci-haut s’articulent autour des argumentaires suivants :
1. Rééquilibrer le binôme économie-environnement : l’environnement comme partenaire privilégié du marché
L’opposition traditionnelle entre croissance économique et protection environnementale repose sur un cadre conceptuel obsolète. L’environnement n’est pas une contrainte externe à internaliser a minima, mais l’infrastructure de base sur laquelle toute activité économique repose.
- Dépendance systémique, non symétrique. L’économie dépend intégralement du capital naturel (eau, sols fertiles, climat stable, biodiversité pollinisatrice, régulation du cycle du carbone) pour fonctionner ; l’inverse n’est pas vrai. Cette asymétrie justifie que l’environnement ne soit plus traité comme une variable d’ajustement mais comme la condition de possibilité de l’activité économique elle-même.
- Coût de l’inaction supérieur au coût de l’action. Les travaux économiques (le fameux Rapport Stern de 2006, les rapports de la Banque mondiale, du GIEC) convergent : le coût cumulé des dommages climatiques et de l’érosion de la biodiversité dépasse largement le coût des politiques de prévention. Un partenariat structurel évite le report de charges massives sur les générations futures.
- Risque financier et « actifs échoués ». Les marchés intègrent progressivement ce risque : réserves fossiles non exploitables, infrastructures mal adaptées au climat futur, décotes d’assurance dans les zones à risque. Les institutions financières (banques centrales via les stress tests climatiques, régulateurs prudentiels) traitent désormais le risque environnemental comme un risque systémique financier — preuve que la frontière économie/environnement s’estompe déjà dans la pratique.
- Avantage compétitif du premier entrant. Les entreprises et territoires qui intègrent tôt les contraintes environnementales captent les marchés en croissance plus rapidement (technologies propres, efficacité énergétique, matériaux biosourcés) plutôt que de subir une transition contrainte plus tard, dans de moins bonnes conditions. Mieux vaut donc prendre le train en gare plutôt qu’il nous passe sur le corps.
- Correction d’une défaillance de marché documentée. Les externalités environnementales ne sont pas un « bug » périphérique mais une défaillance de marché majeure et non corrigée (Pigou, Coase). Rééquilibrer le binôme, c’est simplement faire fonctionner le marché correctement, en internalisant des coûts qu’il ignore actuellement. Évidemment, la déréglementation environnementale tous azimuts de l’actuel gouvernement des États-Unis n’aide pas à ce rééquilibrage.
- En complément, il faut distinguer coûts de transition (réels, à lisser dans le temps) et coûts d’inaction (cumulatifs et irréversibles). Ci-après nous proposons des mécanismes d’accompagnement plutôt qu’un simple durcissement réglementaire non compensé.
2. Mettre tous les œufs dans le marché du carbone volontaire et réglementé comme moteur économique de la transition énergétique
La tarification du carbone, via un marché organisé, transforme une contrainte environnementale en signal-prix actionnable par les agents économiques, orientant l’investissement sans recourir uniquement à la contrainte réglementaire. Les principaux arguments à ce sujet sont les suivants :
- Efficacité économique du signal-prix. Un marché du carbone de type European Union Emissions Trading System (EU ETS) laisse chaque acteur choisir la trajectoire de décarbonation la moins coûteuse pour lui, plutôt que d’imposer une norme technologique uniforme. C’est un principe d’efficacité allocative classique appliqué à la contrainte carbone.
- Financement endogène de la transition. Les revenus tirés de la vente des quotas (dans les systèmes avec mise aux enchères) peuvent être fléchés vers la R&D bas-carbone, l’accompagnement social de la transition, ou la baisse d’autres prélèvements — créant un cercle vertueux plutôt qu’un simple prélèvement fiscal.
- Mobilisation du capital privé. Un prix du carbone crédible et prévisible réduit l’incertitude pour les investisseurs et oriente les capitaux privés vers les actifs bas-carbone, démultipliant l’effet des seuls financements publics.
- Effet démontré empiriquement. L’EU ETS a contribué à une baisse mesurable des émissions du secteur électrique européen, notamment après le renforcement du mécanisme de réserve de stabilité qui a fait remonter le prix du carbone après 2018.
- Compatibilité avec les instruments aux frontières. Couplé à un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF/CBAM), le marché du carbone limite les fuites de carbone et protège la compétitivité des industries soumises à la contrainte.
- Le prix-plancher. Un prix du carbone trop bas ou trop volatil n’incite pas suffisamment à l’investissement de long terme ; d’où le débat sur les prix planchers et les corridors de prix.
- Risque d’intégrité des compensations (offsets). Les marchés volontaires du carbone ont été critiqués pour la faible additionnalité réelle de certains projets de compensation. Mais des standards de vérification renforcés et adaptés aux économies industrielles permet d’éliminer cet obstacle.
- Effets distributifs. Il est incontournable de coupler le marché carbone à des mécanismes de compensation sociale car sans redistribution ciblée, la hausse du coût du carbone pèse proportionnellement plus sur les ménages modestes et les secteurs à forte intensité énergétique.
- Nécessité d’une complémentarité réglementaire. La plupart des économistes s’accordent aujourd’hui sur le fait qu’un marché carbone seul, volontaire et réglementé, est insuffisant ; il doit être articulé avec des normes, des subventions ciblées et une planification des infrastructures.
3. Des politiques publiques adaptées aux cultures comportementales anthropologiques et ethnographiques régionales
L’efficacité d’une politique publique dépend moins de sa conception technique intrinsèque que de son adéquation aux structures sociales, normes de confiance, rapports à l’autorité et pratiques quotidiennes des populations concernées. Une politique universelle et mur-à-mur « transplantée » sans adaptation locale échoue systématiquement plus souvent qu’une politique calibrée contextuellement. Les principaux arguments à ce sujet sont les suivants :
- Preuve empirique par l’échec des politiques uniformes. L’histoire du développement international regorge d’exemples de programmes techniquement solides mais culturellement inadaptés (réformes agricoles, programmes sanitaires, dispositifs de microcrédit) ayant échoué faute de prise en compte des structures sociales locales — réseaux de solidarité, OBNL, rapports de genre, rôle de l’autorité coutumière.
- Économie comportementale et contexte culturel. Les travaux de l’économie comportementale (Thaler, Sunstein, et les applications de terrain de la Banque mondiale — rapport Mind, Society, and Behavior, 2015) montrent que les biais cognitifs et heuristiques pour la prise de décision (Daniel Kahneman) et les normes sociales varient significativement selon les contextes culturels; un « nudge » (paternalisme libéral en français) efficace dans un contexte peut être inopérant, voire contre-productif, dans un autre.
- Gouvernance des biens communs. Les travaux exceptionnels d’Elinor Ostrom concernant l’action collective et la gestion des biens communs démontrent que la gestion efficace des ressources partagées (eau, forêts, pêcheries) repose sur des institutions locales endogènes plutôt que sur des règles uniformes imposées d’en haut — un argument fort pour une conception de politique publique ancrée dans le terrain.
- Légitimité et adhésion. Une politique perçue comme extérieure ou imposée subit un déficit de confiance qui compromet son application, même en l’absence d’opposition ouverte (résistance passive, contournement informel). L’ancrage anthropologique renforce l’acceptabilité sociale et donc l’efficacité réelle du dispositif.
- Diffusion de l’innovation. La théorie de la diffusion des innovations, appliquée aux changements comportementaux (Carl Rogers) montre que l’adoption d’un comportement nouveau dépend des réseaux sociaux locaux et des relais de confiance (leaders d’opinion communautaires, influenceurs, réseaux sociaux) plus que du contenu informatif du message lui-même. C’est un argument opérationnel pour la conception des campagnes de politique publique.
- Il faut tenir compte de l’hétérogénéité interne et de l’évolution des sociétés. La réponse méthodologique consiste à privilégier des démarches participatives et itératives (co-construction avec les populations concernées, enquêtes ethnographiques de terrain actualisées) plutôt que des typologies culturelles statiques.
- Certains droits ou normes (droits humains fondamentaux, standards sanitaires minimaux) ne doivent évidemment pas être « relativisés » au nom de l’adaptation culturelle — la contextualisation porte sur les modalités de mise en œuvre, non sur les objectifs eux-mêmes.
CONCLUSION
Les trois solutions proposées s’articulent, je l’espère, en cohérence logique : le point 1 pose le cadre normatif (l’environnement comme partenaire, non contrainte), le point 2 propose l’instrument économique pour l’opérationnaliser (le marché carbone comme moteur), et le point 3 conditionne la mise en œuvre effective de ces deux premiers axes à une ingénierie de politique publique sensible aux contextes locaux — sans quoi même le meilleur cadre normatif et le meilleur instrument économique échouent au moment de l’application terrain.
1 La comptabilisation des émissions globales est complexe et repose sur différentes méthodes complémentaires reconnues par la communauté scientifique.
AUTEUR
JEAN-FRANÇOIS LÉONARD
Vice-Président, affaires publiques et gouvernementales chez Les Solutions Will Inc.